Tribune
NIRD, ou la preuve par le terrain que le bottom-up gagne
La démarche NIRD réintroduit Linux dans les écoles françaises par le bas, établissement par établissement. Un modèle communautaire dont les principes dépassent largement le monde scolaire, et qui a toute sa place dans la dynamique EuroCommons.
Je me suis donné une mission avec ce carnet : mettre la lumière sur les initiatives qui la méritent et qui, faute de bruit, restent dans l’angle mort. Les sujets liés à l’apprentissage et à l’école font partie de ceux qui me tiennent le plus à cœur, comme je l’expliquais dans « Est-il encore utile d’apprendre ? ». C’est justement à ce croisement, l’école et le logiciel libre, que se trouve une démarche dont je veux vous parler aujourd’hui : NIRD.
Ce qu’est NIRD
NIRD signifie Numérique Inclusif, Responsable et Durable. Derrière l’acronyme, une idée simple et exigeante : réintroduire progressivement Linux et les logiciels libres dans le parc informatique des établissements scolaires français, en lieu et place des systèmes propriétaires. Écoles, collèges, lycées. Machines neuves ou reconditionnées. Le tout aligné avec les missions de service public de l’éducation.
Le nom vient d’une expérience réussie au lycée Carnot de Bruay-la-Buissière. Pas un rapport, pas une étude prospective : un établissement qui a fait la démonstration que c’était possible, à son échelle, et qui a donné envie à d’autres de suivre. La démarche est aujourd’hui soutenue par la Direction du Numérique pour l’Éducation, s’appuie sur la Forge des communs numériques éducatifs (plus de 5000 dépôts ouverts en avril 2024) et sur des distributions pensées pour l’usage : PrimTux pour le premier degré, une distribution NIRD pour le secondaire. Des villes comme Lyon, Blois ou Caudry ont commencé à basculer les postes de leurs écoles. Le CNLL a apporté son soutien fin 2025.
Trois dimensions, une cohérence. Inclusif, parce que le libre met du matériel de qualité à disposition du plus grand nombre. Responsable, parce qu’il rend visibles et discutables les choix technologiques. Durable, parce qu’un système d’exploitation nouvelle génération ne devrait jamais être le prétexte à jeter un parc entier de machines encore parfaitement fonctionnelles.
Le lycée Carnot me touche particulièrement, parce que j’y suis intervenu l’an dernier, le jour même de mes 50 ans, pour parler des modèles d’OpenLLM France : des IA ouvertes, responsables et frugales. En repartant, je n’avais pas encore mis de mot sur ce que je venais de voir, mais l’intuition était là. Ce que porte NIRD et ce que nous portons avec OpenLLM partagent le même socle de valeurs : la transparence plutôt que la boîte noire, la sobriété plutôt que la course à la puissance, l’appropriation par les usagers plutôt que la dépendance à un fournisseur. Deux terrains différents, un même fil.
Le vrai enseignement : le bottom-up comme méthode
On pourrait résumer NIRD à une histoire de licences économisées ou d’ordinateurs sauvés de la benne. Ce serait passer à côté de l’essentiel.
Avant NIRD, le libre existait déjà dans les établissements. Mais sous une forme fragile, que la communauté décrit elle-même très bien : du « shadow Linux ». Des postes installés à la marge par un professeur convaincu, passionné, bénévole, souvent hors du réseau officiel de la collectivité. Des îlots de compétence et de conviction qui ne survivaient généralement pas au départ de la personne qui les avait montés. Beaucoup d’énergie, beaucoup de bonne volonté, et une durée de vie limitée à celle de l’enthousiasme individuel.
Ce que NIRD a compris, c’est que la conviction isolée ne suffit pas. Ce qui manquait, ce n’était pas la technique. Linux fonctionne, il est mûr, ergonomique, et avec la bascule des usages vers le navigateur, le système d’exploitation devient presque secondaire. Ce qui manquait, c’était la structuration : fédérer les initiatives existantes, en susciter de nouvelles, documenter, mutualiser, et surtout offrir un cadre qui permette au dialogue avec les collectivités de s’installer dans la durée.
La méthode NIRD est explicitement communautaire et progressive. Un enseignant volontaire amorce la réflexion et devient coordinateur. L’établissement expérimente, parfois avec un club informatique où les élèves reconditionnent eux-mêmes les machines. Puis la démarche s’inscrit dans le projet d’établissement, la direction devient pilote, la collectivité s’associe pour garantir la pérennité. On part du terrain, on remonte vers l’institution. On ne descend pas de l’institution vers le terrain.
C’est là toute la différence. Un plan imposé d’en haut produit de la conformité de façade et beaucoup de résistance passive. Une dynamique qui part du bas produit de l’appropriation réelle, parce que les gens qui la portent l’ont choisie. NIRD ne remplace pas les personnes motivées par des procédures : elle leur donne un cadre pour que leur travail ne meure pas avec leur mutation. C’est une leçon de gouvernance autant que de numérique.
Ceux qui tiennent bon dans l’ombre
Puisque je parle de conviction qui dure, je veux nommer quelqu’un qui incarne exactement cela, loin des projecteurs. Christophe Cazin se bat depuis vingt ans pour l’usage des logiciels libres et pour un poste de travail Debian au sein du ministère de l’Intérieur. Vingt ans. Sans tribune, sans effet d’annonce, avec la ténacité de celles et ceux qui savent qu’une administration ne se transforme pas par décret mais par preuves répétées et patience.
Ce travail de l’ombre est précisément ce que des démarches comme NIRD permettent de rendre visible et de pérenniser. Le combat de Christophe Cazin au ministère de l’Intérieur, c’est le pendant, à l’échelle d’un grand ministère régalien, du professeur qui installe sa salle Linux dans un lycée. Même conviction, même solitude parfois, même enjeu : faire en sorte que ce qui a été construit survive à celui qui l’a construit. On ne dira jamais assez ce que la souveraineté numérique doit à ces artisans discrets. Alors je le dis ici : bravo, et merci.
Des principes qui débordent largement l’école
Prenez du recul sur la recette et retirez le contexte scolaire. Que reste-t-il ?
Une conviction technique validée par un pilote concret plutôt que par une étude. Un porteur volontaire identifié et légitimé, pas un référent désigné d’office. Une montée en charge par jalons, du volontariat individuel jusqu’à l’inscription institutionnelle. Une communauté de pairs qui documente, mutualise et assure un support de premier niveau. Et une articulation patiente avec les niveaux de décision qui tiennent les budgets et l’infrastructure.
Ce schéma n’a rien de propre à l’Éducation nationale. C’est exactement ce dont a besoin n’importe quelle organisation qui veut reprendre la main sur son socle numérique : une administration territoriale, un ministère, un grand groupe, un opérateur de service public. Le parcours de Christophe Cazin au ministère de l’Intérieur le montre bien. Partout où l’on a tenté d’imposer une migration vers le libre par décret, on a récolté des blocages. Partout où l’on a laissé une dynamique se construire depuis les équipes, avec un cadre pour la solidifier, ça a tenu.
La transposition est directe. Le « professeur passionné » devient l’agent ou l’équipe qui a déjà basculé quelques postes. Le « coordinateur NIRD » devient le référent interne qui fait le lien avec la DSI. Le « club de reconditionnement » devient l’atelier interne de montée en compétence. La « collectivité » devient la direction générale qui doit inscrire le choix dans les schémas directeurs et adapter les marchés. Le mécanisme est le même. Seuls les noms changent.
Le pont avec EuroCommons et la coalition OS/desktop
Cette réflexion arrive à un moment précis. Le 3 juin, la Commission européenne a présenté son paquet souveraineté technologique, accompagné pour la première fois d’une véritable stratégie open source, qui place explicitement les systèmes d’exploitation, le poste de travail et la messagerie parmi les briques critiques à développer en alternative aux solutions propriétaires. En parallèle, la Caisse des Dépôts a lancé EuroCommons dans le cadre d’Horizon Numérique 2030, avec une méthode fondée précisément sur les coalitions : aider les grandes organisations européennes à migrer vers des communs numériques, de l’open source et des standards ouverts sous gouvernance européenne. Partout, le même signal : le poste de travail et les outils du quotidien sont redevenus un enjeu stratégique de souveraineté, et non plus un détail d’intendance.
Ce que NIRD apporte à cette conversation, c’est la pièce manquante. Les coalitions industrielles et les stratégies européennes travaillent le haut de la pile : gouvernance, financement, briques logicielles, marchés. NIRD documente ce qui se passe quand on veut réellement faire adopter ces briques, sur le terrain, poste par poste, sans casser les usages. La méthode d’adoption est aussi stratégique que la brique elle-même. Une suite bureautique souveraine parfaite qui ne trouve pas son chemin jusqu’aux postes reste une démonstration de laboratoire.
Il y a donc un intérêt évident à faire dialoguer la logique NIRD avec la dynamique EuroCommons, en particulier sur le volet OS et poste de travail. Et c’est là que je pense que nous pouvons être utiles.
Chez LINAGORA, le déploiement de postes Linux Debian pour nos clients publics n’est pas un projet de laboratoire, c’est une activité opérationnelle. Nous savons ce que veut dire industrialiser un master, l’intégrer à un réseau existant, gérer les points de friction réels (compatibilité bureautique, périphériques, clients métiers, tableaux numériques, sécurité, maintenance à l’échelle) et accompagner la conduite du changement côté agents. Exactement les freins que les établissements pilotes NIRD identifient dans leurs retours d’expérience, et exactement le terrain que défriche Christophe Cazin au ministère de l’Intérieur depuis vingt ans.
Si cette convergence présente un intérêt dans le cadre EuroCommons, et je crois qu’elle en présente un, LINAGORA est prêt à contribuer à la coalition OS / desktop. Non pas en marge de nos initiatives de postes Linux Debian pour le secteur public, mais en prolongement direct de celles-ci. Nous pouvons apporter le savoir-faire d’industrialisation qui manque souvent aux dynamiques communautaires, tout en respectant ce qui fait la force de NIRD : le fait que ça vienne du terrain, que ça reste ouvert, et que personne ne cherche à confisquer une démarche que sa nature bottom-up rend précisément robuste.
Ce que je retiens
NIRD n’est pas un projet Linux de plus. C’est une démonstration que la souveraineté numérique se construit par le bas autant que par le haut, et que les deux mouvements ont besoin l’un de l’autre. Les stratégies européennes donnent le cadre, les budgets et les briques. Les démarches comme NIRD, et les artisans comme Christophe Cazin, donnent la méthode d’appropriation, la légitimité du terrain et la preuve que ça marche.
À nous, éditeurs et acteurs du libre européen, de faire le lien entre les deux. Pas en récupérant ces initiatives, mais en les servant. C’est la troisième voie que nous, LINAGORA, défendons depuis longtemps : ni dépendance aux géants, ni vide stratégique. Un écosystème vivant, où ceux qui font sur le terrain et ceux qui structurent à l’échelle avancent dans le même sens.
Ces sujets vous parlent ? Que vous portiez une démarche NIRD dans votre établissement ou votre collectivité, que vous cherchiez à industrialiser un poste de travail Debian dans votre administration ou votre organisation, ou que vous vouliez simplement échanger sur la coalition OS / desktop et EuroCommons, écrivez-moi. LINAGORA peut aider, contribuer, et parfois juste mettre en relation les bonnes personnes. Contactez-moi à mmaudet@linagora.com.
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