Carnet souverain

Note

Ce matin avec une futurologue, ce soir avec mes enfants. UN même diagnostic.

Nous partagions une table ronde animée par [Ludivine Garnaud](https://fr.linkedin.com/in/ludivine garnaud 428629a?trk=article ssr frontend pulse little mention) avec la futurologue [Geneviève Bouché](https://fr.linkedin.

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Ce matin avec une futurologue, ce soir avec mes enfants. UN même diagnostic.

Nous partagions une table ronde animée par Ludivine Garnaud avec la futurologue Geneviève Bouché , Alexis Bossard , Jean-Francis Dusch et Eric de Tessières .

Geneviève évoquait de la fin de l’ère industrielle, non pas comme d’un horizon lointain, mais comme d’une réalité déjà en cours. Et moi, j’écoutais avec un filtre particulier : celui d’un père qui observe, depuis quelques années, ses enfants préadolescents construire une vision du monde radicalement différente de celle dans laquelle j’ai grandi et je me suis épanoui professionnellement.

Mes enfants appartiennent à la génération Alpha : nés entre 2010 et 2014, ils ont entre 12 et 16 ans aujourd’hui. Ils n’ont jamais connu un monde sans smartphone. Ils ont les attentats (en tout cas les exercices dans leurs classes) et aussi le Covid. Cette génération a, me semble-t-il, une conscience plus éclairée que j’ai moi personnellement à leur age.

Ils ne parlent pas de disruption ni de croissance. Avec leurs mots, ils évoquent et rêvent de décentralisation, d’économie des communs, de durabilité, d’économie verte et circulaire. Ils veulent des technologies qui servent le plus grand nombre avec éthique, avec responsabilité et sans captation abrupte.

C’est, de leur part, une lecture du monde qui s’avère remarquablement cohérente. Et ce matin, Geneviève m’a donné le mot qui manquait pour nommer ce que j’observais.

La vicariance. Un concept biologique qui dit tout de notre époque.

En écologie, la vicariance désigne le phénomène par lequel une barrière, géologique, climatique, ou géographique, divise une population d’origine en deux sous-groupes qui, désormais isolés, n’échangent plus leurs gènes et évoluent séparément. Jusqu’à devenir, parfois, deux espèces différentes.

La futurologue l’appliquait à nos sociétés. Et la métaphore est saisissante.

Une barrière est en train de se former. Elle n’est pas visible d’un coup.

Elle se construit lentement, par accumulation : l’effondrement de la promesse industrielle, les limites écologiques devenues tangibles, la saturation d’un modèle numérique qui a promis l’émancipation et livré la dépendance.

Cette barrière divise l’humanité en deux populations qui commencent à évoluer séparément : ceux qui restent dans la logique de croissance, de propriété, de captation, et ceux qui basculent vers les communs, la durabilité, l’autonomie.

La question n’est plus de savoir si la barrière existe. Elle est de savoir si elle va continuer à s’élargir jusqu’à l’incompatibilité ou si nous pouvons encore organiser un passage ou une transition de notre monde à nous (ceux qui êtes censés me lire) et leur monde en devenir (celui de nos enfants).

La génération Alpha : déjà de l’autre côté !

Ce qui rend la génération Alpha si particulière dans cette lecture, c’est qu’elle n’a pas à “traverser” la barrière. Elle est née après. Elle n’a pas de nostalgie du modèle industriel parce qu’elle ne l’a jamais vraiment habité. Elle n’a pas à désapprendre la logique de possession pour adopter celle du partage, c’est sa logique native.

Quand mes enfants me parlent de décentralisation ou d’économie des communs, ils ne font pas de la politique. Ils décrivent le monde dans lequel ils veulent vivre et qu’ils trouvent naturel. Ils ont développé, sans le formaliser, exactement les traits adaptatifs de la population qui évolue de l’autre côté de la barrière.

C’est là que la vicariance devient inquiétante si on ne fait rien : si les institutions, les entreprises, les infrastructures technologiques restent massivement de ce côté-ci de la barrière, la génération Alpha grandira dans un monde où ses valeurs et les outils qu’on lui propose seront fondamentalement incompatibles. Deux espèces qui ne parlent plus le même langage.

L’open source : une population vicariant qui a toujours su

Et là, quelque chose m’a frappé avec une clarté inattendue. Le mouvement du logiciel libre est lui-même une population vicariant.

Depuis quarante ans, nous avons évolué séparément du modèle dominant. Séparés par une barrière économique : celui de la propriété intellectuelle fermée comme seul modèle de valeur. Séparés par une barrière culturelle, la méfiance envers le partage, perçu comme naïf ou non viable. Séparés par une barrière institutionnelle, les marchés publics calibrés pour les grands éditeurs, les appels d’offres écrits pour les solutions propriétaires.

Nous, avec LINAGORA , nous avons évolué de notre côté. Nous avons développé nos propres traits : le commun avant le privatif, la transparence comme condition de confiance, l’autonomie comme antidote à la dépendance.

Et maintenant, la barrière principale, c’est celle du modèle industriel qui est peut-être en train de s’effondrer… Et les traits que nous avons développés en isolation s’avèrent être exactement les bons traits adaptatifs pour le monde qui vient.

Nous n’étions pas en avance. Nous étions juste… de l’autre côté de la barrière depuis le début.

Ce que l’on définition comme la 3ème Voie Numérique avec Alexandre Zapolsky est certainement le pont qui nous guide vers ce nouveau monde…

Souveraineté : le trait adaptatif que le monde redécouvre

Il y a cinq ans, parler de souveraineté numérique dans un cercle tech, c’était risquer de passer pour un nationaliste égaré ou un dinosaure méfiant du cloud.

Aujourd’hui, c’est le sujet de toutes les DSI, de tous les ministères, de toutes les directions générales qui ont regardé en face ce que signifie dépendre à 100% d’infrastructures dont ni les règles, ni les données, ni les décisions ne vous appartiennent.

Dans la logique de la vicariance, la souveraineté est un trait de survie. Une population qui abandonne le contrôle de ses outils fondamentaux à une autre population, dont les intérêts divergent, s’expose exactement au risque que décrit la biologie : perdre la capacité d’évoluer selon ses propres besoins.

La génération Alpha l’a compris intuitivement. Elle veut des outils qui travaillent pour elle, pas sur elle. Elle ne veut pas être la ressource d’un modèle économique qu’elle n’a pas choisi.

C’est exactement ce que la souveraineté numérique promet. Et c’est exactement ce que l’open source rend possible.

Notre rôle : construire des ponts avant que la barrière devienne infranchissable

Si Geneviève notre futurologue a raison, et je pense moi qu’elle a raison, la question n’est plus de convaincre. Elle est d’agir à l’échelle et à la vitesse que la transition exige.

La vicariance n’est pas irréversible au stade où nous en sommes. La barrière existe, elle s’élargit, mais le passage est encore possible. Ce passage, ce sont des infrastructures ouvertes, auditables, responsables, durables…

Ce sont des IA entraînées sur des communs, publiées sous licence ouverte comme #LUCIE, comme ce que nous construisons avec OpenLLM 🇫🇷 🇪🇺 . Ce sont des outils de collaboration souverains comme Twake.ai qui ne capturent pas les données de ceux qui les utilisent.

Chez LINAGORA, nous avons fait ce pari depuis le début : une architecture qui ne crée pas de dépendance, des clients qui peuvent partir, un code source qui est 100% public.

Ce n’est pas un sacrifice commercial. C’est un pari sur le fait que la confiance, à long terme, vaut plus que le lock-in. Que construire de l’autre côté de la barrière, là où la génération Alpha est déjà, est le seul endroit où il fait sens de bâtir.

Ce pari, pendant longtemps, était difficile à expliquer à un DAF, ces investisseurs comme ce matin ou à un board.

Il l’est de moins en moins.

Un mot, pour et sur, la génération Alpha

Il ne s’agit pas de la prendre par la main pour l’accompagner vers un avenir qu’on aurait prédéfini pour elle.

Il s’agit de lui transmettre les outils qui lui permettront de le construire elle-même sans chaîne, sans dépendance, sans permission à demander. En bref, en étant 100% libre de ses choix et sa propre émancipation : c’est ma définition de la Souveraineté.

Et de construire, de ce côté de la barrière, assez de ponts pour que ceux qui veulent traverser puissent le faire. C’est le travail. C’est ce que nous faisons depuis plus 25 ans avec nos équipes.

La biologie nous dit que la vicariance peut mener à deux espèces incompatibles.

L’histoire du logiciel libre nous dit qu’une autre issue est possible.

Ce post est une de mes nombreuses pensée en cours nourrie par une table ronde ce matin, et par les conversations du soir à la maison. Je suis curieux de savoir si cette lecture résonne avec ce que vous observez dans vos organisations, vos équipes, ou autour de vous.

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