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Étape 3, pourquoi apprendre des représentations

À la fin de l'étape 2, on a une baseline M0 qui atteint AUC = 0.76 sur notre tâche d'anticipation. Ce n'est pas mauvais, mais pas suffisant pour un usage sécurité. Deux limites structurelles apparaissent, et c'est en creusant ces limites qu'on va motiver JEPA.

Ce que M0 fait bien, ce que M0 rate

M0 est un modèle à features fabriquées à la main. On lui a soufflé, en tant qu'humains, ce qu'il fallait regarder : tendance de pression, humidité, vent max. Cette main humaine est à la fois sa force et sa faiblesse.

  • Sa force : le signal dominant, la chute barométrique, est capturé de façon interprétable. Le coefficient de pressure_trend_1h (négatif, grand) confirme la physique. On sait pourquoi le modèle décide ce qu'il décide.
  • Sa faiblesse : les features supposent qu'un orage se signale toujours par le même schéma. Un orage humide sans chute franche de pression, un orage à composante venteuse dominante, une signature progressive au lieu de brutale, tout cela sort du cadre. Le vrai signal est plus riche que nos features.

Pour aller plus loin, il faudrait laisser le modèle découvrir lui-même ce qui compte dans le signal. Mais il y a un obstacle immédiat.

Le problème des étiquettes

Sur notre synthétique, on a la vérité terrain de chaque orage. Dans le monde réel, ce n'est pas le cas.

  • Un capteur portable individuel voit très peu d'orages dans sa vie utile. Cinq à vingt par saison, peut-être.
  • Les archives foudre (Blitzortung) donnent des étiquettes mais avec du bruit, des lacunes, des faux positifs.
  • Le fine-tuning d'un modèle profond sur quelques dizaines d'événements bruités ne peut pas apprendre à représenter finement la météo. On surapprendrait avant d'avoir généralisé.

En revanche, on a beaucoup de données sans étiquette. Chaque station, chaque année, produit des dizaines de milliers de mesures. On aimerait pouvoir apprendre quelque chose de utile à partir de ce déluge non annoté, puis affiner sur les rares événements labellisés.

C'est exactement le pari de l'auto-supervisé. On utilise la structure interne du signal, pas ses étiquettes, pour apprendre une représentation. Ensuite, on branche une petite tête supervisée sur cette représentation, avec très peu de labels.

Auto-supervisé, trois familles

Il y a trois grandes façons de faire de l'auto-supervisé. Chacune a sa logique, ses forces, ses pièges. JEPA est l'une d'entre elles, mais pour comprendre son intérêt il faut voir les deux autres.

Trois familles d'apprentissage auto-supervisé

Famille 1, l'autoencodeur, ou « redis-moi ce que tu as vu »

L'idée est simple. On compresse l'entrée x en une représentation z (le goulot d'étranglement), puis on essaie de reconstruire x à partir de z seul. Si la reconstruction est bonne, c'est que z contient l'essentiel de l'information.

  • Analogie : lire un texte, le résumer sur un post-it, puis essayer de retrouver le texte original à partir du post-it. Le résumé forcé va contenir les grandes lignes.
  • Perte : dans l'espace des données, ||x - x̂||² ou variante.
  • Forces : simple, stable, marche sur tout type de données.
  • Piège : l'objectif force le modèle à peindre chaque détail, y compris le bruit et les artefacts sans intérêt. Sur une image, il perd de l'énergie à reproduire l'exact grain du capteur. Sur un signal capteur, il essaie de rejouer le bruit électronique. Cette pression pousse à des représentations qui privilégient les statistiques bas niveau au détriment de la structure haut niveau.
  • Sur nos données, un autoencodeur apprendrait sans doute à reproduire les cycles diurnes et le bruit, mais pas nécessairement à distinguer un pré-orage d'un calme plat.

Famille 2, le contrastif, ou « même ou différent »

L'idée : on prend deux « vues » du même exemple x (deux augmentations, deux crops, deux pas de temps proches), et on force l'encodeur à leur donner des représentations proches. En même temps, on prend un autre exemple y et on force la représentation de y à être éloignée.

  • Analogie : dresser un enfant en lui montrant des paires de photos. « Ce sont deux photos du même chien à des instants différents, retiens que c'est proche. Cette autre photo est un chat, retiens que c'est loin. »
  • Perte : InfoNCE ou triplet loss. Toutes reposent sur le mécanisme « attirer les positifs, repousser les négatifs ».
  • Forces : sample-efficient, produit des représentations bien séparées.
  • Pièges :
    • Dépend fortement de la qualité des augmentations. Sur du texte ou des séries temporelles, définir de « bonnes » augmentations est un art à part entière. Un crop temporel peut casser une signature de pré-orage.
    • Nécessite beaucoup de négatifs par batch, ce qui explique la mode des batchs géants (SimCLR, MoCo).
    • Effet non-intuitif : le modèle apprend à discriminer avant d'apprendre à structurer. Cette pression pousse à des représentations « surinformatives » qui capturent aussi ce qui ne devrait pas compter.

Famille 3, le prédictif en espace latent, ou JEPA

L'idée coeur : on découpe l'entrée en deux morceaux, un contexte et une cible. On encode les deux. Puis on demande à un prédicteur de deviner la représentation de la cible à partir de la représentation du contexte, sans jamais chercher à reconstruire les valeurs brutes.

  • Analogie : lire les premières pages d'un roman, puis décrire à quoi ressemble le chapitre 4 sans essayer de le récrire mot à mot. Ce qu'on capture, c'est l'idée du chapitre, pas ses phrases précises.
  • Perte : dans l'espace latent, ||ẑ_target - z_target||.
  • Forces :
    • Le modèle ignore naturellement le bruit parce que la cible passe par un encodeur : ce qui est bruit dans les données brutes est neutralisé avant le calcul de la perte.
    • Sample-efficient : sur les benchmarks image (I-JEPA) et vidéo (V-JEPA), la famille JEPA rivalise avec les approches contrastives avec moins de calcul.
    • Aucune augmentation particulière à concevoir. Le masquage suffit.
  • Piège classique : le collapse de représentation. Rien n'empêche l'encodeur d'apprendre la solution triviale « toutes les représentations sont identiques », auquel cas la prédiction est parfaite mais l'information disparaît. On en reparle en détail à l'étape 4 et surtout à l'étape 6.

Pourquoi JEPA pour notre problème

Deux raisons concrètes.

  1. On a peu d'étiquettes réelles, beaucoup de mesures. C'est exactement la situation où l'auto-supervisé bat le supervisé pur.
  2. Notre signal contient du bruit (mesures capteur) et des rythmes réguliers (cycles diurnes) qui ne sont pas informatifs pour la tâche. Un autoencodeur peinerait à ignorer ces rythmes. Un modèle contrastif buterait sur la définition des vues. Un modèle JEPA, en prédisant dans l'espace latent, contourne les deux difficultés.

C'est une hypothèse, pas un théorème. Il faudra la vérifier avec la baseline à côté, comme convenu.

Ce qu'il faut retenir avant l'étape 4

  1. Les features à la main ont un plafond. Pour aller au-delà, on veut apprendre les features.
  2. Peu d'étiquettes réelles, beaucoup de mesures : c'est la situation type de l'auto-supervisé.
  3. Trois familles, trois compromis :
    • Autoencodeur : simple mais pollué par le bruit et les détails inutiles.
    • Contrastif : puissant mais gourmand en négatifs et fragile aux augmentations.
    • JEPA : prédictif en espace latent, propre par construction, mais avec un piège classique, le collapse.

À l'étape 4, on va décomposer précisément comment JEPA prédit dans l'espace latent, pourquoi ça marche, et pourquoi ça peut ne pas marcher.