Tribune
POSAIS 2026 : retour sur la seconde édition, et cap sur un modèle Frontier européen
POSAIS 2026 au Studio 104 le 10 juillet : près de 300 bâtisseurs, les phrases qui restent session par session, et une feuille de route en 4 points pour bâtir enfin un modèle Frontier européen entraîné et maîtrisé chez nous.
Le vendredi 10 juillet 2026, le Studio 104 de la Maison de la Radio et de la Musique a vibré au rythme de l’IA Open Source. Près de 300 chercheurs, ingénieurs, décideurs et bâtisseurs s’y sont retrouvés pour la seconde édition du POSAIS (Paris Open Source AI Summit), organisé par LINAGORA et la communauté OpenLLM France 🇫🇷 🇪🇺. Retour sur une journée dense, session par session, avec les phrases qui restent, et la feuille de route pour l’après.
1/ L’ouverture : « pas de blabla »
Tenir un sommet entièrement dédié à l’IA Open Source dans une maison publique historiquement dédiée au partage libre du savoir, ce n’était pas un hasard. C’était une déclaration. Dès les premières minutes, Alexandre Zapolsky a donné le ton :
« Aujourd’hui, pas de blabla, nous n’en avons pas besoin. Cette conférence, le Paris Open Source AI Summit, doit être le point de départ de nouvelles coopérations, de nouveaux développements, de nouvelles activités. »
« Nous pouvons décider maintenant si nous acceptons ou non de remettre notre destin entre les mains de quelques acteurs majeurs comme les hyperscalers, si notre civilisation doit dépendre de leurs décisions ou non. Voulons-nous de la diversité dans l’IA ? »
« Il nous a fallu 25 ans pour changer le logiciel et le cloud. Nous devons faire la même chose pour l’IA, mais plus vite : convaincre plus vite, être plus offensifs, parler plus fort. »
Une ouverture politique, assumée, et un appel à chacun :
« La grande Histoire n’appartient pas seulement aux grands décideurs publics : elle appartient aussi à chaque citoyen qui décide de participer et de s’engager. »
2/ Table ronde « Open by Design » : entraîner en Europe, pour de vrai
La matinée s’est poursuivie avec la table ronde sur les initiatives européennes d’entraînement souverain, réunissant John Ashley (Chief AI Architect, NVIDIA), Oleg Lavrovsky (projet Apertus, Swiss AI Initiative / EPFL), Nicolas Flores Herr (Soofi, ex-Fraunhofer IAIS) et notre Julie Hunter (OpenLLM France). Le fil rouge : qu’est-ce qu’un modèle vraiment ouvert ?
« Pour nous, à LINAGORA et OpenLLM France, l’ouverture c’est vraiment chaque étape, chaque ressource nécessaire pour refaire ce que nous avons fait : notre code d’entraînement, tous nos checkpoints, y compris les checkpoints intermédiaires, mais aussi les données d’entraînement, dans le format où elles ont été utilisées. »
Julie Hunter, OpenLLM France
« Les poids ouverts, c’est par là que l’ouverture a commencé dans le monde des LLM, et je pense que nous sommes tous d’accord : ce n’est pas suffisant. L’ouverture est un chemin : données ouvertes, recettes ouvertes. »
John Ashley, NVIDIA
Le moment le plus applaudi de la matinée est venu de Nicolas Flores Herr :
« Nous avons absolument besoin d’une IA de frontière faite en Europe si nous voulons rester aux commandes. Nous ne pouvons pas vivre dans l’illusion de construire des applications sur une IA importée. Il faut en finir avec ce débat entre grands et petits modèles : rayer le “ou” et le remplacer par un “et”, et vraiment commencer à construire. »
Nicolas Flores Herr, Soofi
Et deux constats qui doivent nourrir notre feuille de route : les benchmarks européens « traduits automatiquement, souvent de très mauvaise qualité, et très fortement biaisés vers les États-Unis » (Julie Hunter), et les consortiums de recherche classiques qui ne sont « pas le bon format pour construire des modèles » (Nicolas Flores Herr). On ne maîtrise que ce que l’on mesure, et on ne construit pas de modèles frontières avec des KPI de publication.
3/ Ayah Bdeir : l’IA d’intérêt public existe, la preuve par Alpha Chat
Le fireside chat d’Ayah Bdeir (CEO de Current AI, coalition de plus de 400 M$) a été un des grands moments de la journée :
« J’ai vu des chefs d’État et des ministres de l’IA inquiets pour leur souveraineté : inquiets de perdre l’accès aux modèles, de ne pas pouvoir contrôler leurs propres stacks dans leur pays. »
« L’IA est une technologie trop importante pour la laisser à quelques entreprises de la Silicon Valley. Il doit exister une option qui soit ouverte et auditable, c’est la mission de Current AI. »
Contre la métaphore de la « course à l’IA », elle oppose l’abondance collective :
« La métaphore dominante en IA, c’est la course : qui gagne, qui perd, qui va plus vite. Personnellement, je suis essoufflée. […] Nous voulons construire l’IA d’intérêt public par l’abondance collective : chacun dans une communauté plus large apporte ce qu’il fait de mieux et le partage. »
Et surtout, elle a raconté comment le chatbot d’intérêt public Alpha Chat a été assemblé en quelques semaines à partir de briques européennes :
« La Suisse a apporté son modèle de fondation Apertus, la Finlande du calcul de son supercalculateur Lumi, Hugging Face de la capacité d’inférence et de stockage… et Current AI a assemblé le tout. »
Ayah Bdeir en a aussi profité pour dévoiler le Potluck, l’appel de Current AI à la communauté : chacun apporte ce qu’il fait de mieux, données, modèles, calcul, expertise, pour bâtir ensemble une infrastructure d’IA d’intérêt public. Le nom dit tout : on n’attend pas qu’un acteur unique nourrisse la table, on la garnit à plusieurs.
Retenez bien cet exemple : c’est la démonstration vivante que la coopération européenne fonctionne quand chacun apporte un commun. J’y reviendrai.
4/ Le calcul : Yong Hua Lin (BAAI) et Stéphane Requena (GENCI)
La keynote de Yong Hua Lin, vice-présidente et CTO du BAAI (Beijing Academy of Artificial Intelligence), a offert un regard venu de Chine sur l’écosystème des modèles ouverts, un miroir utile : là-bas, l’ouverture est devenue une stratégie de puissance.
Puis Stéphane Requena (GENCI) a rappelé que l’Europe n’est pas démunie en matière de calcul, bien au contraire :
« Parmi les 2 400 projets de recherche accompagnés l’an dernier, 70 % sont désormais liés à l’IA, 1 700 projets, un record en Europe. Aucun autre pays ne fait autant de projets de recherche en Europe. »
« L’année prochaine, nous allons livrer le supercalculateur le plus puissant pour la recherche : Alice Recoque. Et quand je dis “nous”, ce n’est pas seulement la France, c’est la France, les Pays-Bas et la Grèce, avec la Commission européenne, un demi-milliard d’euros sur cinq ans. »
« Alice Recoque est le système le plus européen d’Europe : toute l’infrastructure, racks, refroidissement, est européenne, fabriquée à Angers. Et après plus de dix ans de rêve, SiPearl développe le premier processeur européen, et il équipera cette machine. »
La phrase de la journée, longuement applaudie :
« On voit beaucoup de gens parler de souveraineté, mais il faut aussi des gens qui agissent pour la souveraineté. »
Et le maillon manquant, qu’il faut regarder en face : « En Europe, nous avons les moyens pour la recherche, mais pas pour l’inférence et les activités commerciales. Les gigafactories vont fournir des machines de 100 000 GPU pour l’inférence commerciale, c’est vraiment ce qui manque en Europe. »
5/ Les démos : la preuve par le concret
Parce que le POSAIS est le sommet des doers, la scène a aussi été aux démonstrations : LinTO, notre IA vocale Open Source (Benjamin Bellamy) ; Luciole, que j’ai eu le plaisir de présenter ; Twake.ai et Open-RAG avec Benjamin André et Andrzej Neugebauer ; et une démo NVIDIA par Meriem Bendris.
J’en ai aussi profité pour montrer sur scène deux implémentations concrètes autour de Luciole, chacune illustrant une facette différente de la souveraineté d’usage :
- Lucid : un chatbot d’agent souverain construit sur Luciole, pensé pour être audité, hébergé et adapté au sein d’une organisation, sans dépendance à une API externe.
- Luciole-mobile : une démonstration d’exécution embarquée du modèle sur téléphone, en PWA, aucun échange serveur, aucune donnée qui quitte l’appareil. La preuve tangible que la souveraineté d’usage tient dans la poche.
L’IA Open Source européenne n’est pas une slide : elle tourne, on la voit, on l’entend.
6/ Table ronde « Open and Lawful » : le droit comme atout
L’après-midi s’est ouvert sur la question qui fâche, et qui ne devrait pas : la légalité des données d’entraînement. Anastasia Stasenko (Pleias / Common Corpus, le plus grand corpus multilingue sous licence permissive au monde), Thom Vaughan (Common Crawl), Gaël Blondelle (Fondation Eclipse & OSI) et Vincent Bachelet (IRJS / Sorbonne) ont défendu une même conviction : la conformité juridique et le respect des créateurs ne sont pas un frein, mais l’atout compétitif majeur de l’IA européenne. Des poids ouverts sans données ni pipeline reproductible, ce n’est pas de l’Open Source, c’est du marketing ; et un modèle entraîné proprement est un modèle que les entreprises et les administrations peuvent déployer sans risque juridique.
7/ Poster session : la coopération recherche publique / industriels comme accélérateur
La poster session a montré un vivier scientifique remarquable : le CEA-List et l’École Polytechnique sur l’évaluation multilingue et les biais culturels des benchmarks, ANITI Toulouse sur les mécanismes internes des transformers et le pruning, le MBZUAI avec MixtureKit (entraînement de modèles mixture-of-experts), et les travaux de thèse de nos équipes LINAGORA en cotutelle avec plusieurs laboratoires.
Ce qui frappe en circulant entre les posters, ce n’est pas la démonstration d’un vivier de talents, chacun sait qu’il existe en Europe. Ce qui frappe, c’est la maturité des dispositifs qui font travailler ensemble la recherche publique et les industriels sur les mêmes problèmes concrets. Une thèse Cifre chez LINAGORA sur les biais culturels des benchmarks, un doctorat CEA-List financé partiellement par un consortium industriel, une infrastructure d’évaluation coconçue par un laboratoire de Polytechnique et une entreprise qui met les données : ce n’est pas la juxtaposition de deux mondes, c’est la même équipe qui travaille sur le même objet, avec des points de vue et des temporalités différents.
C’est un modèle éprouvé, français et européen, souvent moqué dans les colloques mais massivement efficace sur le terrain. Il produit des chercheurs qui savent ce qu’est une contrainte de production, des ingénieurs qui savent lire un papier, et des modèles qui tiennent la route dans les deux univers. Pour bâtir un modèle Frontier européen, cette coopération étendue n’est pas une option, c’est le tissu conjonctif indispensable. Un modèle frontière ne sortira ni d’un consortium purement académique dont les KPI sont les publications, ni d’un industriel isolé qui n’a pas les cerveaux. Il sortira de leur intersection, quand on lui donnera enfin l’échelle et la durée qui manquent.
8/ Table ronde « Open Models, Trusted AI » : le pragmatisme des bâtisseurs
La troisième table ronde, avec Olivier Debeugny (Dragon LLM), Yann Gasté (European Trustworthy AI Association) et Benjamin Drighès (Galadrim), a produit les échanges les plus concrets de la journée :
« Ce n’est pas un hasard si les modèles open source les plus téléchargés au monde sont désormais chinois : les Américains ne sont plus là, ils sont tous passés au commercial. En Europe, nous sommes des challengers, il est donc dans notre propre intérêt de publier massivement en open source. Je n’ai pas du tout une vision religieuse de l’open source : c’est une approche de marché très basique. »
Olivier Debeugny, Dragon LLM
« Il y a un an, nous avons déployé GPT-OSS-120, un modèle frontier à l’époque, pour une entreprise suisse. Nous sommes récemment passés à des modèles ouverts : coût divisé par 20, à performance égale, avec seulement un an d’écart. »
Benjamin Drighès, Galadrim
« Les LLM sont en quelque sorte la nouvelle manière de partager la connaissance et d’influencer la pensée. Si vous êtes un gouvernement, vous préférerez évidemment un modèle dont les données d’entraînement reflètent votre culture et la manière de penser de votre pays et de votre continent. »
Olivier Debeugny, Dragon LLM
« Il ne faut pas considérer le système une seule fois à la phase de construction : il faut une gouvernance du système, le monitorer en continu, et savoir identifier quand il est temps de changer le modèle ou de le désactiver. »
Yann Gasté, ETAI
Un détail révélateur, raconté par Olivier Debeugny : pour accéder au calcul des AI Factories européennes, « nous avons fait une demande, réponse en 24 heures, accès une semaine plus tard, et c’est gratuit ». Le verrou du calcul est en train de sauter pour les chercheurs et les PME. Reste le verrou des données : « c’est là que le problème demeure aujourd’hui ».
9/ Le fireside de clôture : Guillaume Grallet × Alexandre Zapolsky, l’IA est un sujet démocratique
Pour clore la journée, Guillaume Grallet (rédacteur en chef Sciences & Tech au Point, auteur de Pionniers) et Alexandre Zapolsky ont remis la politique au centre du jeu :
« Ces gens sont plus puissants que des chefs d’État. Mais nous ne les avons pas élus. Ce n’est pas normal que ce soient eux qui choisissent notre avenir. »
Guillaume Grallet
« Kai-Fu Lee le disait il y a six ans : vous verrez arriver des modèles plus ouverts, moins chers, comme DeepSeek, qui vont changer la donne. C’est exactement ce qui s’est passé. L’ouverture peut être la clé pour changer les règles du jeu. »
Guillaume Grallet
« Alain Aspect m’a dit : sans ces chercheurs européens, d’Autriche, d’Allemagne, de France, de Belgique, réunis chaque année, sans cette recherche ouverte, il n’y aurait pas eu de microprocesseur, pas de Steve Jobs, pas de Bill Gates. »
Guillaume Grallet, citant le prix Nobel de physique 2022
« La souveraineté numérique peut être vue comme un coût, mais c’est aussi une valeur, et il n’est pas anormal de la payer un peu plus cher. Si les leaders n’agissent pas, il n’y a aucune raison que les autres agissent : c’est une question de leadership. »
Alexandre Zapolsky, LINAGORA
10/ La conclusion : fermer la main
Mehdi Medjaoui, qui a porté cette journée avec une énergie folle, a résumé l’esprit du POSAIS par une image simple : seuls, nos doigts sont faibles ; ensemble, la main est forte. Rendez-vous est pris pour 2027, avec l’espoir de voir sur scène tout l’écosystème français et européen de l’IA.
Quant au pari que j’ai formulé sur cette scène, je le réitère ici : d’ici l’année prochaine, grâce aux technologies Open Source et aux modèles ouverts, nous comblerons définitivement l’écart de performance avec les modèles fermés. Pour de nombreux cas d’usage, le modèle Open Source sera le premier choix. À coup sûr.
11/ L’après-POSAIS : le bon niveau, c’est l’Europe 🇪🇺
Un sommet, c’est bien. Une trajectoire, c’est mieux. Ma conviction au sortir de cette journée : le bon niveau pour les modèles frontières, ce n’est ni le national ni le mondial, c’est l’européen.
Aucun pays de l’Union ne peut seul aligner les données, le calcul, les talents et les marchés nécessaires à un modèle Frontier entraîné et maîtrisé chez nous. Mais ensemble, nous avons déjà toutes les pièces du puzzle : OpenLLM France, EuroLLM, Apertus (la Swiss AI Initiative), Soofi, les travaux de Fraunhofer, Pleias, Dragon LLM, LUCIE… Des initiatives excellentes, mais trop dispersées. L’exemple d’Alpha Chat, Apertus + Lumi + Hugging Face + Current AI assemblés en quelques semaines, prouve que la méthode fonctionne. Il faut maintenant la systématiser, à l’échelle d’un modèle frontière.
Le chantier de l’après-POSAIS, c’est de faire converger ces acteurs. Concrètement :
1. Un PIIEC (IPCEI) européen dédié aux modèles frontières ouverts. Le PIIEC, mécanisme européen qui a permis d’aligner des milliards d’euros sur les batteries et les semi-conducteurs, est exactement l’outil qui manque pour les modèles frontières. Réunissons OpenLLM France, EuroLLM, Apertus, Soofi et tous ceux qui veulent nous rejoindre dans un Projet Important d’Intérêt Européen Commun, pour financer l’entraînement de modèles frontières dont les données, le code et les poids seront des communs européens. Et tenons compte de l’avertissement de Nicolas Flores Herr, en l’ajustant : il faut évidemment de la recherche, exigeante et revue par les pairs, mais il faut aussi, dès t0, y adosser une véritable structure de production, avec une gouvernance claire et partagée, des publications scientifiques ET des KPI réels sur le déploiement et l’utilisation en production de ces modèles. Recherche et production doivent avancer côte à côte, pas en séquence.
2. S’appuyer sur le CADA (Cloud and AI Development Act). Le futur cadre européen sur le cloud et l’IA doit devenir le levier qui réserve les capacités de calcul publiques, EuroHPC, AI Factories, gigafactories, Alice Recoque, aux projets pleinement ouverts. Stéphane Requena l’a dit : ce qui manque à l’Europe, c’est l’inférence commerciale. Faisons des gigafactories des infrastructures au service des modèles ouverts. La transparence comme critère d’allocation : c’est un choix politique simple, et c’est déjà beaucoup !
3. Mobiliser Horizon Europe et les programmes de recherche. Les travaux présentés en poster session, évaluation multilingue, biais culturels, pruning, mixture-of-experts, doivent déboucher sur une infrastructure d’évaluation commune, financée et reconnue au niveau européen. Nos benchmarks ne doivent plus être des traductions automatiques biaisées vers les États-Unis : ils doivent mesurer ce qui compte pour nos langues, nos cultures, nos cas d’usage. On ne maîtrise que ce que l’on mesure.
Et l’évaluation ne peut pas s’arrêter à la performance : elle doit intégrer, au même niveau d’exigence, la safety et la sécurité des modèles. Un modèle Frontier européen ne sera adopté par les administrations, les industriels critiques et les opérateurs de service public que si sa robustesse, sa résistance aux attaques adversariales et son alignement sont mesurés selon des critères communs, publics et défendables juridiquement. Les travaux conduits par l’IRT SystemX sur la confiance dans les systèmes d’IA, leur gouvernance en production et leur vérifiabilité sont exactement dans cet axe : ils doivent être partie prenante de la coalition, aux côtés des laboratoires de recherche fondamentale et des industriels bâtisseurs de modèles.
4. La commande publique comme accélérateur. Chaque euro public dépensé en IA doit pouvoir être audité, hébergé et réutilisé en Europe. Santé, défense, services publics : faisons adopter ces modèles souverains en priorité par les grandes entreprises et administrations européennes. Comme l’a rappelé Alexandre Zapolsky, la souveraineté est une valeur, pas un coût, et c’est une question de leadership. Appliquons-la dans les marchés publics.
Et inspirons-nous, sans complexes, du modèle de développement et d’export de notre industrie de l’armement. L’exemple du Rafale est éclairant. À son lancement, cet avion de chasse de 5ᵉ génération était critiqué de toutes parts : jugé trop cher, insuffisamment universel, arrivé « après tout le monde ». C’est son entrée en opération réelle et l’obtention du label « combat proven » qui ont fait basculer les regards. L’export a décollé, et aujourd’hui, y compris face au F-35 américain présenté comme un appareil de 6ᵉ génération, la plupart des observateurs sérieux soulignent les qualités opérationnelles du Rafale et les limites, elles bien réelles, de son concurrent. La bataille des perceptions se gagne par l’usage réel, pas par les slides. Un modèle Frontier européen déployé en production dans nos services publics, nos hôpitaux, nos administrations et nos grandes entreprises, mesuré, éprouvé, audité en conditions réelles, obtiendra le même label « en opération ». L’histoire est loin d’être écrite, et c’est dans l’usage qu’elle se fera.
En conclusion : la semaine qui a tout illustré
Le 10 juillet, au Studio 104, près de 300 bâtisseurs ont prouvé que l’écosystème européen de l’IA Open Source existe, qu’il est vivant, et qu’il est capable de remplir une des plus belles salles de Paris.
Et l’actualité de cette semaine est venue illustrer, mieux qu’un long discours, pourquoi ce chantier ne peut pas attendre. Le mardi 21 juillet, Mistral AI et Microsoft ont annoncé un accord de « plusieurs milliards de dollars » : le géant américain exploitera les infrastructures de calcul de Mistral en Europe et distribuera ses modèles sur l’ensemble de sa plateforme, Azure, Foundry, Copilot Studio. On peut lire cet accord de deux façons.
D’un côté, la preuve que l’Europe sait construire des infrastructures et des modèles de classe mondiale, c’est indéniable, et il faut le saluer. De l’autre, un sacré coup de canif dans le récit « 100 % Mistral au service de la souveraineté européenne » que l’on nous rabâche depuis plus de deux ans. Adosser sa distribution, ses clients et sa roadmap commerciale au premier hyperscaler mondial, ce n’est pas neutre : c’est déplacer le centre de gravité stratégique du modèle de l’autre côté de l’Atlantique, quel que soit le pays d’incorporation de la société.
Ce n’est pas faute de l’avoir prédit. Dès décembre 2023, avec OpenLLM France et des acteurs comme LINAGORA, nous avons publiquement soutenu que le récit du « champion national unique » présentait un risque systémique évident : un champion privé, aussi brillant soit-il, peut à tout moment être racheté, absorbé, redirigé par un partenaire plus gros que lui. Nous avions donc défendu un plan de mitigation clair : bâtir en parallèle des communs numériques européens, ouverts, gouvernés collectivement, précisément parce qu’on ne peut ni les acheter ni les inféoder. L’épisode du 21 juillet n’est pas une surprise. C’est la validation, à contrecœur, de l’analyse que nous portons depuis deux ans et demi.
Petit aveu, au passage : Mistral était invité au POSAIS. Officiellement, personnellement. Sans réponse. La porte restera ouverte, à la prochaine édition, et à la suivante, parce que notre communauté est ouverte à tous. Mais l’épisode Microsoft du 21 juillet montre que la question n’est plus de savoir si les champions européens seront absorbés par la distribution américaine : c’est de savoir ce qui restera à l’Europe quand ils le seront.
C’est précisément là que l’Open Source change la donne. Un modèle dont les poids, les données et le pipeline sont ouverts ne peut pas être « racheté » par la distribution d’un géant : il appartient à tous, durablement. La souveraineté ne se décrète pas dans un communiqué de presse commun, elle se prouve dans la licence, les données et la gouvernance. C’est toute la différence entre une souveraineté d’affichage et une souveraineté réelle, et c’est pourquoi la feuille de route que je propose repose sur des communs numériques européens, pas sur des champions à vendre.
Merci à Mehdi Medjaoui pour son animation, à Guillaume Grallet pour la finesse de ses questions, à tous les intervenants et à tous les participants.
Cette feuille de route est une base de travail, pas un dogme. Si vous voulez la discuter, l’amender, la porter avec nous, chercheur, industriel, élu, financeur public, n’hésitez pas à me contacter. La troisième voie numérique ne se décrète pas, elle se construit. Ensemble. 🇫🇷 🇪🇺
À l’année prochaine, pour le POSAIS 2027, avec, on l’espère, OVH, Scaleway et tous les acteurs européens de l’IA sur scène.
Sources et remerciements : l’ensemble des intervenants du POSAIS 2026, les équipes LINAGORA et OpenLLM France, ainsi que les auteurs des nombreux posts LinkedIn publiés depuis le 10 juillet (Julie Hunter, Anand Krishna, Elpidoforos Anastasiou, Tetiana Stepanets, Thomas Hervouet-Kasmi…). Les citations sont issues des replays officiels des sessions ; celles prononcées en anglais ont été traduites par nos soins. Programme complet et replays : opensourceaisummit.eu et la chaîne YouTube de LINAGORA.
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